"Le bon gouvernement ne dépend jamais des lois, mais des qualités personnelles de ceux qui gouvernent. La machine gouvernementale est toujours subordonnée à la volonté de ceux qui l'administrent. Il s'ensuit donc que l'élément le plus important de l'art du gouvernement est la méthode selon laquelle les chefs sont choisis."-
Loi et Gouvernement, Manuel de la Guilde Spatiale.
~ Frank Herbert,
Les Enfants de Dune ~
« La démocratie délégative et les forums hybrides.
Nos démocraties sont fondées sur une double délégation. La première est celle par laquelle les citoyens ordinaires, censée être dotés d'une volonté propre - qui peut d'ailleurs se former dans des débats publics -, désignent ceux qui, en leur nom, seront chargés de composer l'intérêt collectif et la volonté générale. Par le suffrage universel, 577 députés représentent 60 millions de personnes, au nom desquelles ils parlent pendant la durée de leur mandature. Cette délégation politique produit donc de longues périodes de silence ; elle s'accompagne en outre d'une professionnalisation relative des élus qui, sous certaines conditions, en viennent à oublier qu'ils ne sont que des porte-parole.
La seconde délégation est celle par laquelle les profanes, les non-spécialistes, s'en remettent à des chercheurs ou à des ingénieurs professionnels pour produire les connaissances ou les dispositifs techniques qui vont permettre de répondre à leurs besoins et à leurs attentes.
[...]
La démocratie délégative est cet édifice, bricolé au cours des siècles, qui établit un jeu de rôle parfaitement codifié. Ce jeu de rôle ne tolère pas, au moins officiellement, les transgressions. C'est lui que remettent en cause les controverses sociotechniques et les forums hybrides au sein desquels elles se déroulent. La démocratie délégative ne prévoit pas d'espaces pour les groupes concernés. Ces derniers ne sont pris en considération par les politiques qu'au moment où ils sont devenus suffisamment visibles et influents, c'est-à-dire où leur identité est renforcée et assurée : personne ne s'est battu pour les myopathes avant qu'ils ne se soient eux-mêmes fait entendre dans l'espace public. Quant aux chercheurs professionnels ou aux ingénieurs, ils ne perçoivent pas immédiatement l'intérêt des questions que leur sont adressées ; parfois même ils les ignorent. Du fait de leurs contraintes de carrière et de jeux de pouvoir dans lesquels ils sont pris, ils hésitent à coopérer avec des profanes dont la crédibilité est suspecte. C'est pourquoi les groupes concernés se trouvent rejetés aux marges de la démocratie délégative : ils sont présents, ils existent, mais les deux délégations les ignorent. Cette défaillance de nos institutions explique la multiplication des controverses sociotechniques [...] Il suffit de mentionner le clônage thérapeutique, la vache folle, le réchauffement climatique, les OGM : la liste s'allonge tous les jours. [...] ces controverses permettent d'explorer tous les aspects d'un dossier et facilitent les apprentissages collectifs. On comprend pourquoi on parle de forums hybrides : les débats y sont publics et ils mélangent des acteurs et des domaines habituellement séparés. »
par Michel Callon, professeur à l'Ecole des Mines de Paris et chercheur au Centre de Sociologie de l'Innovation, dans Sciences & Avenir, HS n°130, p.69