Je trouve l'escalier menant à ma voie sans problème. Situé aux confins de la gare, dans un endroit sombre et peu fréquenté, il fait sans doute honneur au train Corail qui m'attend. En extirpant mon billet de mon sac de voyage, je repense à tout ce que je laisse derrière moi. Une famille qui ne sait rien des vraies raisons de mon départ. Des amis préparés à mon absence avec la cuite de ma soirée d'adieu. Enfin, ceux qui y étaient. Des études pleines de belles promesses, pour qui veut bien y croire. Et le reste, un passé un peu trop encombrant pour moi.
Perdu dans mes pensées, je ne remarque pas que le composteur est en panne ; il faut que mon billet bute sur les scotchs oranges placés devant l'ouverture pour que je les remarque, ainsi qu'un autocollant forcément inratable. Hors service. Je me sentirais con pour la peine, si je pouvais concevoir que quelqu'un m'aie regardé faire. Mais les gens passent à côté de moi, sans s'attarder. Ceux qui me précèdent dans l'escalier présentent mécaniquement leurs billets à la machine en état de marche. Sur le côté, je remarque un couple d'ados qui s'embrassent. Les deux êtres semblent se confondre, jusqu'à ne former plus qu'un. La seule vue de ce spectacle pourrait m'inspirer une dizaine de chansons. De toutes façons, il n'y a que la foi qui sauve. Ou l'amour. Ou... quoi, déjà ?
J'attrape la bride de mon sac et la pose sur mon épaule gauche, puis je présente mon billet au composteur qui fonctionne. Un bruit sec et bref m'indique que c'est fait. Qu'à partir de maintenant, je ne peux plus revenir en arrière. Et pour la première fois que j'ai eu cette idée, le doute. Vouloir vivre ses rêves, pour ses rêves, cela peut-il être autre chose que pure folie ? Une femme, arrivant derrière moi, ne se pose sûrement pas la question. Elle pousse ma main pour pouvoir composter son billet, et me contourne en maugréant que tous les jeunes sont des plaies, toujours dans la Lune, et que ce satané train ne l'attendra sûrement pas. La tête dans le brouillard de ses propres (des)illusions, elle se laisse happer par l'escalier. Pour ne pas encombrer plus le passage, je me décide à chasser ce doute et à monter aussi. Tout en gravissant les marches, et en glissant mon billet dans ma poche, je m'inquiète maintenant pour ma guitare, que j'avais presque oubliée malgré le poids sur mes épaules. L'humidité ambiante doit faire travailler son bois. En fait, ce n'est pas si grave. Là-bas, à Bristol, elle risque de connaître la même chose tous les jours. Bristol... Ce nom semble sans cesse ressassé par les milliers de gouttes d'eau, ces apprenties voltigeuses en mal d'impatience, lorsqu'elles viennent tutoyer le sol. Comme un avant-goût acide, une dédicace facétieuse. Arrivé sur le quai, je m'approche du bord et je lève les yeux vers le gris du ciel. Merci pour le spectacle, vraiment.